Camille Longuépée crée un art à la frontière du tangible et de l’invisible, explorant les émotions profondes et souvent enfouies. Elle utilise des matériaux divers — bois, plâtre, argile, textiles, objets trouvés — afin d’exprimer son monde intérieur. Au travers de cette interview, Camille Longuépée se livre sur son travail, son parcours et ses inspirations pour nous offrir une lecture passionnante.

L’ESSENCE, SA GENESE
✦ Quel est ton parcours et quel a été le déclic qui t’a amenée à l’art et à la création ?
Formée à l’Ecole Supérieure d’Arts Appliqués Duperré et à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, j’ai grandi dans une famille où l’art, la littérature étaient très présents, du côté de ma mère, avec un grand père collectionneur d’art et d’artisanat presque compulsif, la maison en était envahie, et un grand-père paternel qui faisait beaucoup de menuiserie et construisait des meubles et objets en bois au fond du garage de notre chalet familial dans les Alpes.
Sans doute influencée par ce rapport au monde par l’objet, habitée par une sensibilité accrue au monde, j’ai très tôt, enfant, ressenti le besoin de fabriquer, de me confronter au monde par la matière. J’ai d’abord investi ce que j’avais sous la main, le tissu, ma grand-mère et ma mère m’y ayant initiée dès mon plus jeune âge, le dessin, la sculpture venant ensuite prendre le relais petit à petit.
Je crois que je m’ennuyais pas mal, et je n’étais pas tout à fait adaptée au moule général, je me suis donc réfugiée d’abord dans ma tête, puis dans le travail manuel. Sans mes mains, je crois que je me serais perdue dans le monde tumultueux de mes pensées.
Étant d’une nature hyperactive, j’ai eu plusieurs vies professionnelles, en suivant à chaque fois une envie ou une opportunité sans me poser trop de questions. J’ai été tour à tour costumière pour le cinéma pendant 10 ans, j’ai créé des vêtements en maille pour les enfants, durant 10 ans, j’ai été boulangère un temps, et cette aventure m’a remise au contact de la matière brute, vivante et tellement symbolique. Cela a été pour moi un retour à l’essence du travail manuel qui nourrit, qui se partage, qui vit en même temps que celui qui le produit. Et assez naturellement est donc réapparu le besoin irrépressible de revenir au travail de la main.
Ces différentes expériences m’ayant donné petit à petit suffisamment confiance en moi et en ma capacité de construire quelque chose en partant de rien, par la force de la volonté, je me suis donc remise à dessiner, peindre, sculpter le plâtre, le bois, le papier, tout ce qui m’entoure est devenu prétexte à exprimer ce que j’avais un peu mis de côté pendant un temps, comme un cri qui avait besoin de sortir, de manière presque thérapeutique. La création a pris toute sa place dans ma vie, comme si elle avait attendu d’avoir engrangé assez de matière première pour s’épanouir.
J’ai le sentiment aujourd’hui d’avoir en moi de quoi nourrir 3 vies de créations, l’urgence d’en explorer le maximum me pousse à toujours investir de nouveaux matériaux, de nouveaux savoir-faire, en piochant dans ce qui m’entoure, en expérimentant, en laissant libre cours à ce qui m’anime.
✦ Quel est ton processus de création ? Quels sont tes outils ?
Une expression pourrait définir je crois tout mon travail : j’exprime des paysages intérieurs. Quel que soit le matériau ou le médium utilisé, il s’agit pour moi en fait de capter un état intérieur et de le représenter, d’aller chercher ce qui est enfoui, caché à sa propre conscience, et de donner à cette matière brute forme, couleurs et matières.
Je laisse totalement libre cours à l’instinct, l’impulsion, sans trop réfléchir à ce à quoi ça va ressembler. Je sais juste qu’à ce moment j’ai envie de structure et de précision, à un autre moment j’ai besoin de quelque chose de plus organique ou de plus brut.
Ensuite vient le recul nécessaire sur ce que je suis en train de faire, avec la recherche d’une certaine lumière, d’une certaine vibration qui me parle, qui répond à quelque chose chez moi, il s’agit parfois d’une composition, de la circulation des volumes, du regard, de la lumière, le dialogue des couleurs entre elles, cela peut provenir de plein de choses différentes.
Mes outils sont évidemment aussi variés que mes créations, mais de manière générale, je n’aime pas trop acheter des outils spécifiques. Je commence toujours par « faire avec les moyens du bord », ce que j’ai sous la main, et quand je vois que je suis limitée par ce manque de moyens, alors je vais chercher les outils correspondants à mon besoin, mais qui ne seront peut-être pas les outils attendus pour telle ou telle pratique, je ne me fixe aucune règle d’outils. Cela me complique sans doute un peu la tâche parfois, mais j’ai besoin d’expérimenter, j’ai besoin d’un effort, de difficultés parfois aussi, pour prendre le temps de faire naître quelque chose qui me parle.
✦ Décris-nous ton atelier, quel est ton environnement de travail et dans quelles conditions aimes-tu créer ?
Mon atelier est une ancienne dépendance d’une agence immobilière rue Durantin dans le 18e, juste à côté de la place des Abbesses à Paris. C’est petit, quand j’ai emménagé c’était moche, un crépi immonde recouvrait la façade avec une énorme enseigne métallique, on ne voyait plus les moulures de l’ancienne façade, qui ressemblait à une façade moderne sans âme, les murs intérieurs étaient rouges, gris foncé et gris clair, le carrelage, froid et impersonnel…c’était parfait pour moi, qui n’aime rien que m’exprimer, bricoler, prendre possession des lieux et les rendre vivants. J’ai donc refait la façade, enduit, poncé, gratté les moulures, peint la façade avec ma couleur, peint une grande fresque au sol, repeint tous les murs en blanc pour la lumière, fabriqué des meubles qui suivent les angles improbables de cette pièce de 9m2, j’ai recouvert une porte d’un bas-relief en bois , bref, j’ai marqué mon territoire, c’est mon cocon, froid en hiver, chaud en été, je n’ai pas la place pour un fauteuil, mais je m’y sens bien, c’est assez chargé et parfois je me dit qu’il y a trop de choses, trop de couleurs, c’est sans doute trop, mais c’est mon univers, l’endroit où je suis dans mon antre.
La vitrine donne sur la rue, alors parfois les gens s’arrêtent et me regardent, et parfois je suis en train de manger et je me demande ce qu’ils regardent, et l’été j’ouvre la porte et les gens viennent me parler, ça me fait une petite pause, et puis si je veux m’isoler, je ferme la porte, je mets la musique à fond et me voilà dans mon monde.
✦ Quelle est ta journée type ?
Ah là là, je n’en ai pas, et c’est ça qui est bien ! il y a des périodes où je suis à l’atelier tous les jours, j’arrive vers 9h, et je repars vers 19h, et entre temps je bois 18 litres de café, de thé, je fume un paquet de cigarettes et je mange du chocolat, je fais parfois une pause pour me balader autour de l’atelier sous un prétexte bidon, juste histoire de revenir et de poser un regard neuf sur mon travail en cours, et puis d’autres où je travaille de chez moi, j’en profite pour tester un nouveau truc, je fabrique une lampe dont on a besoin parce qu’un des enfants en a cassé une, je fais une tête de lit en placage de bois jusqu’au plafond, je brode un rideau, je fabrique un tapis, un tabouret, une housse de couette en lin très épais, c’est un peu mon lieu-test ! Il y a aussi d’autres jours où je dois être très disponible pour mes ados, alors je m’adapte, je circule beaucoup dans Paris, je n’ai pas trop de calendrier, on va dire que j’improvise !
✦ T’arrive-t-il de « rater » des œuvres ?
Comme j’ai horreur du gaspillage, cela m’arrive vraiment rarement, parce que je continue de retravailler même si le démarrage me semble râté, je recouvre ou je corrige, je suis une éternelle optimiste donc je crois toujours qu’à la fin les choses vont s’arranger, j’ai du mal à lâcher ! et si vraiment je vois que quoique je fasse ça n’ira pas, alors je suis capable de déchirer l’œuvre si c’est du papier, ou découper, ou casser, en me disant que je vais faire une autre œuvre à partir de ces bouts de la première. Recyclage infini quoi !





SES INFLUENCES
✦ Quelle œuvre d’art choisirais-tu pour t’accompagner toute la vie ?
Je crois que je préfèrerais une œuvre d’artisanat pour m’accompagner toute ma vie. Un fauteuil en bois fait à la main, avec plein d’imperfections, une forme ou un dossier un peu saugrenu par exemple. Un fauteuil c’est l’essence même de l’ancrage dans un lieu. On s’assoit et on se dit quelque chose comme « je suis arrivé », on se pose là, et on se repose, on observe, on lit, on mange, on fabrique un truc, on peut tout faire sur un fauteuil, et pour peu qu’il soit confortable, il vous suit tout au long de votre vie, jusqu’au bout !
✦ Quelle est l’exposition, artiste ou œuvre qui t’a le plus émue ?
Je dirais les peintures du 15e siècle dont je parlais tout à l’heure. Il y avait dans ces peintures peintes par des inconnus tout ce qui précède la peinture religieuse grandiloquente qui voulait impressionner, là c’était tout le contraire, c’étaient souvent des petites peintures faites par des inconnus, mais qui dégagent une lumière folle dans la couleur, une simplicité d’exécution, presque une humilité, ne cherchant pas à reproduite le réel mais à l’interpréter à sa manière propre, quelque chose de vivant quoi, je ne saurais pas dire pourquoi.
✦ Une pièce de mobilier design qui te fait rêver ?
J’aime beaucoup le côté très pragmatique des architectures des années 50, où tout est très organisé, optimisé, sans doute parce que j’ai besoin que les choses soient un peu ordonnées pour contrecarrer le bazar intérieur qui m’agite ! je ne suis pas très design en général en tout cas pas le design qui s’éloigne du confort et du côté pratique, c’est mon côté Arts Appliqués mais pour moi je préfère souvent l’artisanat au design pur, car on sent la main humaine proche, j’ai besoin de chaleur, de proximité, je n’aime pas le design froid et lointain.
✦ Quelles sont tes inspirations ?
Difficile de répondre tellement elles sont multiples. J’ai emmagasiné beaucoup d’images d’œuvres très différentes les unes des autres, et je n’ai aucune mémoire des noms, des titres, en revanche je retiens l’émotion d’une œuvre, l’impression, le contexte, la lumière, une odeur, le temps qu’il faisait, et mon esprit imprime tous ces éléments qui ressortent pêle-mêle dans mon travail sans que je m’en rende compte.
L’inspiration peut venir de tout et n’importe quoi, mais je dirais déjà que d’observer ce qui m’entoure, en ouvrant tous mes sens est déjà une inspiration immense, la nature, bien sûr, mais aussi les gens, la grâce qui se dégage parfois de quelqu’un, un mouvement de main, une lumière particulière, la façon dont les gens s’habillent, le quotidien, un intérieur harmonieux, l’architecture.
Si je devais donner des références, même si cette liste ne serait évidemment pas exhaustive, l’Art Brut en général pour ce qu’il a de viscéral même quand ce qu’on voit dérange, Brancusi évidemment pour l’aspect brut de ses sculpture en bois, Valentine Schlegel pour la grâce, tous deux pour l’intervention de la main que l’on sent si présente, la frontière entre art et artisanat, Rothko pour la vibration des couleurs, Miró pour l’essence de la simplicité, pour son alphabet pictural, mais aussi des peintures religieuses du 15e siècle vues au couvent Sainte Agnès à Prague, les rouges et les bleus si intenses et la simplification de leur représentation, des couturiers parfois aussi, pour leurs architectures de tissus, et puis tout ce que j’ai pu voir sans retenir les noms, mêmes connus parfois, et qui laisse une petite trace au fond de la rétine ou de l’âme.
De manière générale, dans mon travail ou dans ce qui me touche, j’aime sentir l’humain derrière une œuvre, que la main qui a exécuté soit proche, qu’on en sente encore l’hésitation ou l’assurance.
✦ Un endroit qui t’inspire et te ressource ?
La Haute montagne évidemment. Tous les étés nous partons avec mon compagnon randonner 15 jours sac au dos en haute montagne, tous seuls perdus dans cette nature si impressionnante, si puissante, on se sent tellement petits et éphémères, ça remet beaucoup de choses en perspective. Ce sont pour moi 15 jours de méditation où le rythme effréné, le confort et l’opulence qui nous entourent cède la place à soi-même et son corps, le pas lent et obstiné de la marche en montagne, le cœur qui se cale sur sa respiration, le vide qui se fait en soit, la concentration de l’effort à économiser, la nourriture qui remplit juste de quoi reprendre la route, le corps qui se régénère en une courte et souvent pas très confortable nuit sous la tente, le froid glacial du torrent dans lequel on se lave en fin de journée, le bruit des chaussures sur le sol, le bruit des lacets qu’on délasse en fin de journée, les muscles épuisés dont on se dit que demain on ne pourra pas repartir et en fait si, le corps a ça de fascinant qu’il se répare tout seul quand il sent qu’il est au bon endroit. Les odeurs de pins, de mélèzes, de figuiers dans le sud, la couleurs des écorces d’arbres dans les forêts, les sons, les pierres qui se détachent et qui roulent le long des flancs de la montagne, qui sont parfois le signe d’un bouquetin ou d’un chamois qui s’élance, en 3 enjambées dans le vide il a parcouru la distance que vous mettriez 40 minutes à couvrir et hop, il disparait, ce que l’œil voit qu’aucun appareil ne peut capter, les couleurs de roche en fonction des régions, des altitudes et des lumières, les grandes étendues de velours vert des hauts alpages, les fleurs et les arbres qui poussent dans des endroits tellement improbables, leur obstination à vivre… C’est un temps et un lieu hors de tout que mon corps et mon esprit attendent toute l’année.
✦ Une couleur de prédilection ?
Impossible ! Si je devais choisir je dirai le bleu mais en réalité j’aime la couleur dans l’absolu, et par-dessus tout la lumière, qui a ce pouvoir de modifier les couleurs du tout au tout.


LAST BUT NOT LEAST !
✦ Avec ton expérience du monde de l’art, que dirais-tu à un artiste qui se lance aujourd’hui ?
Je ne pense pas avoir vraiment de conseils à donner dans le domaine artistique, mais mon expérience personnelle et professionnelle en général m’a conduite à penser que quoi qu’on fasse, quel que soit le projet dans lequel on se lance, si on choisit de se lancer, il faut que ça réponde à quelque chose au fond de soi, une nécessité, un truc qui vous tient les tripes, et ensuite, s’y abandonner, être un peu inconscient, mais aussi patient, endurant et obstiné. Une bonne part d’inconscient, oui, je crois que c’est un ingrédient indispensable pour avancer.
✦ Des projets à venir ?
Eh bien une exposition chez vous, à la Galerie Wilo and Grove, dont je me réjouis !
Mes sculptures en bois ont été exposées au salon Playtime Paris et New York en janvier et février, ce petit clin d’œil à l’une de mes vies passées m’a beaucoup amusée, et le magazine Home est récemment venu faire des photos à l’atelier et chez moi, il devrait donc y avoir un portrait dans le numéro de septembre, avec un focus sur mon travail à l’atelier et chez moi, puisque je fabrique beaucoup de choses à la maison, et je crois que j’ai laissé mon empreinte un peu partout, comme si c’était un prolongement de mon atelier.
D’ici là, d’autres projets sont en cours mais encore trop flous pour en parler (je garde cette superstition de l’époque où j’étais intermittente du spectacle : ne jamais parler d’un projet tant qu’il n’a pas officiellement démarré, ça porte malheur !).

